Aller au contenu

Judith et Holopherne

  • par

Une exposition à Rome

Jusqu’au 27 mars prochain, au palais Barberini, se tient une exposition qui tourne autour du thème de Judith et Holopherne. Son nom est « Caravage et Artemisia : le défi de Judith, violence et séduction dans la peinture à cheval entre le XVIe et le XVIIe siècle ». Il y a 50 ans le célèbre chef d’œuvre de Caravage, entrait à faire partie de la Galleria d’Arte Antica de Rome. Judith et Holopherne est un tableau peint en 1599 par Caravage pour le banquier ligure Ottavio Costa, mort en 1639 à Rome. Ottavio Costa, un noble originaire de la ville d’Albenga et inscrit dans la noblesse génoise, vivait à Rome depuis 1576. Avec les frères Herrera, ils étaient les banquiers du pape. Un poste important qu’ils avaient obtenu grâce à l’amitié d’Ottavio avec le cardinal Felice Peretti, le futur pape Sixte V. La banque se trouvait au palais Gaddi Bandini via del Banco di Santo Spirito sur la route pour la basilique de saint Pierre.

Judith et Holopherne

L’exposition Judith et Holopherne

L’exposition Judith et Holopherne, ce sont près s’une trentaine d’œuvres, presque toutes de grand format provenant du monde entier. Le parcours de l’exposition se compose de quatre sections. La première est formée de tableaux, des œuvres du XVIe siècle qui montrent les signes d’une nouvelle façon de traiter le sujet. La violence de l’action est choisie pour représenter l’histoire de l’héroïne biblique. On voit cela dans les peintures de Pierfrancesco Foschi, Lavinia Fontana, Tintoretto et un disciple de Bartholomeus Spranger. Dans la deuxième et troisième section le « pezzo forte » est la toile du lombard. Ces pièces sont consacrées au Caravage et à ses premiers interprètes. Là, on assiste à un véritable meurtre par décapitation. La quatrième et dernière section le thème est les vertus de Judith. On compare Judith et Holopherne à David et Goliath. Tous les deux sont unis par la lecture allégorique de la victoire de la vertu, de la ruse et de la jeunesse sur la force brute du tyran qui finit par être décapité.

Judith et Holopherne  exposition Caravage

Ottavio Costa

Cet homme, fut un des personnages les plus fortunés de Rome, grâce à son activité de banquier. Il était tellement riche qu’il prêtait son argent aux puissants d’Europe. Il était fort attaché à sa terre d’origine au point qu’il continua à embellir sa maison d’Albenga. Il y accumula des peintures et des statues. Il en était de même de son habitation romaine pas loin du château saint Ange. Ottavio Costa devait aimer les tableaux de Caravage au point qu’il possédait plusieurs oeuvres du peintre maudit. D’ailleurs, dans son testament il avait interdit à ses héritiers de vendre « tous les tableaux de Caravage, en particulier la Judith et Holopherne ». Effectivement cette toile resta à Rome. Elle finit par appartenir à la famille Coppi. Extrêmement jaloux de son tableau, le banquier Ottaviano Costa empêcha toutes reproductions. Il n’y a donc pas de copies fidèles de la toile du XVIIe siècle. Mais, malgré la prudence du propriétaire, la composition révolutionnaire imaginée par le peintre lombard parvient à circuler.

L’inventaire

Dans l’inventaire rédigé juste après la mort du banquier Ottavio Costa en 1639 on trouve dans son palais romain, trois œuvres de Caravage. Le premier tableau répertorié est le grand tableau de Judith et Holopherne aujourd’hui à la Galerie d’Art Antica au Palais Barberini. Le deuxième tableau est un saint Jean-Baptiste qui se trouve aujourd’hui à Kansas City. Et le troisième tableau est un saint François, mais on ne sait pas lequel. Caravage en avait peint plus d’un. Dans la collection du banquier, figurait de nombreux oeuvres qui sont des copies tirées des toiles du lombard. Par exemple on y voyait une peinture qui représente des joueurs de Carte. Une autre encore est une copie de l’incrédulité de saint Thomas, la capture du Christ dans le jardin des Oliviers.

Judith décapite Holopherne

La découverte

En 1951, ce toile oubliée, qui avait sommeillé pendant des siècles dans la pénombre d’un palais, renaît à nouveau. Pico Cellini, l’un des plus grands restaurateurs du XXe siècle, après avoir visité une exposition dédiée Caravage, s’est souvenu d’une Judith et Holopherne qu’il avait vu enfant dans un palais romain. Cette exposition dédiée à Caravage, la première d’une longue série, avait été organisée à Milan au Palazzo Reale par Roberto Longhi. Cet homme était le plus grand expert du peintre lombard. Pendant longtemps la Judith et Holopherne cachée dans le palais romain avait été attribuée à Orazio Gentileschi. Donc, Pico Cellini retrouve le tableau, le photographie et le montre à Roberto Longhi qui le reconnaît comme étant une œuvre de Caravage. Coup de théâtre, à la dernière minute, on arrive à inclure la toile dans l’exposition au Palazzo reale. 20 ans plus tard l’Etat italien achète la Judith et Holopherne qui maintenant fait partie de la Galleria d’Arte Antica.

Le thème de Judith et Holopherne

Le thème de la décapitation par Judith du général assyrien Holopherne, est un sujet que l’on voit déjà en peinture dés le Moyen Age. Il est relancé dans la Florence des Médicis à la fin du XVe siècle. Alors, il symbolisait la liberté contre la tirannie. Ce thème connaîtra une fortune particulière à cheval entre le XVIe et XVIIe siècle chez Caravage et les peintres de la contre-réforme. Il est lié à la lutte contre le protestantisme. C’est un thème qui est aussi abordé en musique et en littérature. Effectivement le mythe de Judith plait. Voir une jeune et belle femme qui, seule, tranche la tête à un homme est une scène paradoxale. La faiblesse se dresse contre force brute, habileté féminine s’impose à la violence masculine. Alors que le Grand Conseil de la ville de Béthulie avait opté pour une attente passive face à l’armée assyrienne, Judith, seule, passa à l’action. En exposant  la tête d’Holepherne sur les murs de sa ville, Judith abattit la menace des cent vingt mille soldats et des douze mille chevaux lancés par Nabuchodonosor, roi des Assyriens. 

L’histoire de Judith et Holopherne

L’histoire raconte les exploits de Judith, veuve de Manassé, qui, en usant de son charme, parvient à éliminer la menace assyrienne qui guette Béthulie sa ville. À la nuit tombée, après s’être purifiée et parée de ses plus beaux vêtements, elle se rend auprès d’Holopherne, le général des armées ennemies, accompagnée d’Abra, sa servante. Charmé par son extrême beauté et par ses paroles, Holopherne l’invite à souper en espérant obtenir les grâces de la belle. A la fin du repas bien arrosé, Bagoa, intendant d’Holopherne, fait partir les gardes, laissant Judith seule en compagnie d’Holopherne. Le général, ivre, tombe dans un sommeil profond. Alors, Judith s’empare de l’épée du général et elle décapite Holopherne. Judith sort avec la tête d’Holopherne enveloppée dans un drap qu’elle donne à sa servante. Ensuite, elle place la tête sur une pique en haut des murs de sa ville. Au petit matin, les soldats d’Holopherne voyant la tête du général sur les murs de Béthulie, épouvantés s’enfuient. Après cette victoire, Judith va vivre honorée et respectée, elle meurt à l’âge de 105 ans, elle est enterrée dans la tombe de son mari.

Le livre de Judith

Le livre de Judith ne figure pas dans la bible hébraïque. L’église catholique l’a retenu parmi les sept livres bibliques deutérocanoniques (livres qui font partie de l’Ancien Testament chez les catholiques et les orthodoxes). L’église réformée le considère comme un apocryphe. Le texte original hébreu est perdu. Il ne reste que des versions grecques divergentes et confuses. Le livre de Judith a été intégré dans un deuxième temps par le Concile de Trente. Il semblerait que le texte original remonterait aux environs de la fin du IIe siècle avant J.-C. Le livre aurait été écrit en Palestine à une époque où fleurissait la littérature apocalyptique. Pour certains c’est un texte qui mûrit dans la communauté des ésseniens. Une des nombreuses sectes mystiques qui peuplaient la Judée à cette époque. Il y aurait, en outre, un grand nombre d’erreurs historiques et géographiques. Ce livre avait une valeur symbolique et patriotique. C’était une histoire qui contribuaient à rendre édifiante l’histoire du peuple juif, face à ses ennemis plus forts et plus puissants. D’ailleurs le prénom Judith signifie la juive. Dès la fin XVIe siècle, Judith deviendra la métaphore du combat de l’Église contre le protestantisme incarné par le méchant Holorpherne.

Judith et Holopherne de Caravage

Fidèle au texte biblique, Caravage nous plonge dans un fond sombre où la lumière telle un projecteur s’arrête sur le geste tragique. L’artiste n’a ajouté qu’un drapé rouge comme le sang, en haut sur la gauche, (on le voit souvent dans ses œuvres) pour donner plus de théâtralité. La mise en scène se concentre plus sur les gestes des personnages que sur le décor. Effectivement le visiteur se trouve a être le témoin d’un meurtre commis en direct. Par les gestes des personnages plus que par le décor, le visiteur est fortement impliqué dans l’affaire. De plus, les gestes des personnages mettent l’accent sur les émotions des protagonistes qui tissent la scène. Ceci crée une double émotion, celle du spectateur et celle des protagonistes. Mais, regardons les expressions des trois personnages. Holopherne endormi, est saisi par la peur et la douleur. Judith, dont les bras sont tendus comme si elle voulait s’éloigner, exprime son dégoût. La servante regarde la scène froidement. La modèle est une vieille dame au visage usé par l’âge et la vie difficile, qu’on retrouve souvent dans d’autres tableaux de Caravage. Caravaggio a délibérément choisi ce visage disgracieux pour renforcer la beauté et la pureté de la protagoniste, Judith.

palais Barberini Judith et Holopherne

La scène

Il faut regarder le tableau de droite à gauche. C’est la servante qui nous indique par son visage fixe le sens à suivre. La tête du général assyrien occupe le centre du tableau. La tête d’un homme décapité hurlant de douleur, les yeux renversés, le sang giclant du cou, occupe la place la plus importante. La jeune fille inflige le coup en tenant la tête de général par les cheveux. Sa blouse blanche est synonyme de pureté. La modèle est Fillide Melandroni, une courtisane qu’on retrouve dans d’autres tableaux de Caravage. Au-delà des gestes et des expressions, le clair-obscur donne un sens religieux à la scène. La lumière divine vient de très haut à gauche, éclairant presque verticalement l’épaule de l’homme. Le buste de la femme. Judith sort de l’ombre. Elle, par contre, elle est éclairée par Dieu, ce n’est pas la même lumière. Ses bras guidés par lui, son visage et sa determination fondée sur la foi sont lumineux, c’est son geste qui est lumineux. Il semblerait que Caravage aurait prêté son visage au général assyrien

expo Caravage Judith et Holopherne

La Judith d’Artemisia

Le tableau de Judith et Holopherne peint par Artemisia Gentileschi est un « j’accuse picturale » des femmes abusées par des hommes plus forts et puissants. L’épisode biblique a donné à Artemisia l’occasion de raconter son drame personnel. Sur la toile, une jeune femme forte et musclée décapite le général assyrien avec determination sans l’ombre de pitié sans hésitation comme si elle exécutait une sentence. Artémise a peint Judith comme un vrai bourreau, mais. Encore adolescente, l’artiste fut violée par Agostino Tassi, un peintre et ami de son père. S’en​​suivit un terrible procès où la future artiste fut aussi torturée pour prouver son innocence. Il est évident que les peintures d’Artémise qui traite​nt​ le sujet de Judith ont fini par faire l’objet d’une étude psychologique. Et donc, cette histoire biblique a permis à l’artiste de se venger de l’arrogance de l’homme qui a​vait​ abusé d’elle. La brutalité du geste, Judith qui avec détermination et sans traces de pitié coupe la tête à Holopherne, indique une castration plutôt qu’une décapitation. Remarquez qu’aucune trace de sang ne tache la jolie robe. La domestique, contrairement aux autres tableaux peints par des peintres masculins, ici, elle participe.

Conclusion

Si vous êtes à Rome avant le 27 mars, ne perdez pas cette exposition, personnellement j’ai aimé. D’autant plus que par la même occasion vous visiterez la Galleria Nazionale d’Arte Antica installée dans un magnifique palais. Un palais voulu par Maffeo Barberini, le futur pape Urbain VIII. Parmi les architectes on compte Carlo Maderno, Gian Lorenzo Bernini et Francesco Borromini. Vous pourrez admirer son magnifique escalier hélicoïdal ainsi que les jardins qui sont à l’arrière du palais. Sans oublier que le billet du palais Barberini comprend aussi l’entrée du palais Corsini qui lui aussi contient de magnifiques tableaux. Le palais Corsini fut la résidence de Christine de Suède, la reine qui renonça à son trône pour devenir catholique. Le palais Barberini c’est Filippo Lippi, Raphaël, Titien, Tintoret, El Greco et bien d’autres. Dans cette exposition vous aurez la surprise de voir de nombreux peintres français, Georges de La Tour, Trophine Bigot, Valentin de Boulogne. Tous les jours de mardi à dimanche de 10 à 18 heures. Seule l’exposition 7 euros avec les palais Barberini et Corsini 15 euros, réduction pour les enfants (les scènes sont violentes) et les jeunes. Adresse, Palazzo Barberini Via delle Quattro Fontane 13, Roma. Pour visiter Rome et le palais Barberini écrivez à arterome2@gmail.com, téléphonez au +39 3479541221